Grave et lourd. Lourd est ce jour d'octobre où, à chaque vague plus graves, la mer et le vieil homme se font leurs adieux. Plié en deux devant Elle – sa maîtresse, son bourreau – il se tord de douleur. Si la tempête sonne ce matin, il n'y voit aucun hasard. "Ça doit être la dernière." La vie aura ruminé ses torts assez longtemps ; on le met dehors.
Sa vie lui fait la morale. "T'aurais dû penser plus tôt à prendre des vacances, à prendre un break. Un break de nous. De toi. De tout le fiel qui faisait de toi l'homme fort, l'homme fier. L'homme seul". Jean.
"Si en ce glorieux matin t'es là à t'arracher la poitrine, si ta mort t'attend au large et se rapproche à chaque bouffée d'air, si ta respiration menace toujours de stâller là et si quand elle reprend, c'est chargée d'un peu plus de ton âme qu'elle repart et ressort, peut-être qu'au fond c'est mieux d'même. Ça fera une affaire de classée dans les potins du village; un passage à oublier au répertoire de chicanes de ta famille. Les plus blessés espéreront que t'auras souffert. Les plus cyniques, que t'aille 'r'joindre ta mère, quequ'part d'l'autre bord. Ils penseront à vous deux, réunis sur les genoux du y'âbe, et ils souriront d'un sourire câssé en se souvenant de ses derniers jours à elle, ta mère, où elle leur avait craché en pleine face, à eux - comme à toi".
Pour lui, aucun autre choix que d'avancer. De foncer, de rentrer dedans. Avancer, en mordant dans sa peau, dans ce corps qui l'abandonne. Un pas. Un souffle. Chaque fois les derniers. C'est sa mort, ou la dernière fois que sa vie se risque à se recommencer.
Jean n'avance plus, ne respire plus. Paralysé, le visage clos et à genoux devant sa mer, il se laisse emporter. Enfin. Le ressac l'avalera bien vite.
Mais l'âme est loin de la dérive. Elle se débat, crie au viol, au vol, au meurtre. Elle pleure les coups, les torts, la gloire et l'oubli qui la piétinèrent pour ensuite se donner à elle. Jean coulera, il est temps. Mais d'ici là, ses yeux fixeront le ciel sans lui répondre, chercheront toujours plus loin où poser leurs derniers pleurs. Les premiers qu'il laissera couler. Ceux du regret, du repentir, avant de couler avec eux. Avant de se dissoudre dans sa mer. Les pleurs du condamné demandant pardon. À sa fille, entre tous. Pardon.
C'est l'appareillage. Une grande vague gourmande l'embarque vers là d'où on vient.
Midi. La plage est déserte, presque vierge. À peine souillée des traces d'une lourde paire de bottes, en voie d'oubli, d'effacement. Des traces allant, plongeant dans la marée haute.
La tempête laisse derrière elle la tiède banalité de l'automne qui s'installe. En devant de scène, un petit commando de pluviers chasse le ressac, puis s'envole. Puis recommence. Plus loin, derrière les pistes laissées par une meute de chiens à moteur, une souche gît, encore mouillée, fraîchement recrachée par l'océan. Un tronc d'arbre à brûler, rien de plus. On l'imagine déjà braiser. Rien qu'une souche.
Pourtant, en s'en approchant, on ne peut rester indifférent. Torturée, brûlée, on lit sur elle une lente marche fiévreuse vers la lumière. On croirait presqu'apercevoir, voir reposant là, agenouillé, un vieil homme en pleurs. Figé dans le bois mort d'une souche, figé dans le naturel de son humiliation.
Des gens passent, courent, promènent leur chien, se promènent sur leur bête à moteur. Une seule d'entre eux, jeune femme en balade, s'arrête et observe. Longuement. Elle verse une larme. Se jette à l'eau en courant.
Il est midi et c'est l'heure de la baignade.
Hugues-O. Blouin, 2006-08 | version actuelle _ 08/09/23
Accueil
| Photos
| Droits d'auteur
| Communiquer
Certains droits réservés, Hugues-O. Blouin, 2006-12