Je reviens de loin. Engouffré dans mes couvertures, je me remets de Dieu sait ce qui m'arriva, cette nuit. En de denses heures, chevauchant par-delà l'aridité de la réalité, négociant avec la tempête qui régnait aux-dehors-et-dedans, cette nuit, j'allai en ma compagnie plus loin que jamais auparavant. Un grand voyage en mer d'où l'on ramène une pleine barque de fruits - et la carcasse du monstre, en prime.
Les secondes planent en nuages ouateux sur mon lit qui s'étend comme seul horizon. S'accrocher à la lumière, aux contrastes aveuglants du matin. Sortir de sa torpeur. Il n'est pas question de se lever, pas avant d'avoir repêché une à une les images qui m'assaillirent, cette nuit. Graduellement, il m'est donné de les cueillir. Tour à tour, elles viennent valser, patinant à la surface de l'oeil. Dans la lumière blanchie des gants de grésil qu'a mis le matin pour me les tendre, je peux finalement les contempler, les confronter.
Je plonge patiemment en plein souvenir. Que se joignent, sans se bousculer, conscience et souvenance, et qu'ensemble elles éclairent ces glorieux paysages qui habitèrent ma nuit – et, c'est inévitable, habiteront bien des aujourd'hui. Qu'ils se saisissent de moi : je me laisse m'envahir.
Premier pas. La nuit. Inerte. Le froid règne sur le paysage assoupi. Allumer une cigarette. Silence souriant et grasse lune aveuglante.
Impossible de cerner le calme qui pare les lieux. Fuyant, il esquive chaque regard, chaque pensée. Un bal d'ombres et de bruissements. Je connais cette scène. Rapidement, le bal devient symphonie et je retrouve Souleymane, bien caché à même son ombre, entre deux souffles et trois ronronnements.
Souleymane est un renard qui aime à rôder, par les veillées de tempête, en ces verts vallons où sont érigés mes murs. L'y retrouver n'est guère une surprise. Nous nous attendions, ce soir comme les autres. Il y avait longtemps, depuis la dernière fois. Ou peut-être juste une nuit. Toujours, la rencontre avec ce renard est notre première rencontre. L'initiation, tenue en continu au creux de secondes élastiques.
Inévitablement, nos rencontres me poussent à bout de force. M'engouffent dans ma détresse. Mon espoir.
Deuxième pas. Le vieux père des cent vents passe, traînant avec lui le superflu du paysage. Il vente trop fort pour penser. Tout s'arrache, des arbres aux buttes, aux maisons. Bientôt, il ne restera plus rien. Sauf la peur. Savoir que cette scène ne pourrait être qu'un rêve ne diminue en rien son réalisme, mon effroi. Indissoluble. Je suis figé, à la merci d'un chaos absurde, aux mains des forces séniles qui créèrent le monde. En rêve, à même mon rêve, j'ai peur. Peur de mourir.
On ne meurt pas dans un rêve. J'ai déjà fait ce rêve et il n'en sera rien. Il n'en sera rien si tout se déroule comme prévu. On meurt en vivant, naturellement. J'ai déjà fait ce rêve... Je suis à ma merci et j'ai peur.
Troisième pas. Il n'en est rien, parce qu'à l'instant, mes esprits me retrouvent, et le moment m'emmène avec lui. Saisi de sa puissance, je me vois aussitôt lancé à la poursuite de Souleymane, embarqué dans une course intense. Je cours, je vole, et je me redécouvre une obsession familière, celle de rattraper le renard. Suivre Souleymane.
Tout va très vite. Rien n'a changé depuis la dernière fois. On court ensemble, moi et ce vent fou, nous et Souleymane, eux et moi à leur suite. Nous courons, nous ventons, si vite qu'on devance le son de nos pas dans la neige sèche. Je suis cette course. Nous courons, plus vite qu'il n'est permis d'imaginer, droit devant. À notre propre poursuite. Je n'ai plus peur. Pour l'instant, le vent semble nous porter. Pour l'instant, je suis ce vent.
Quatrième pas. Le vent est tombé. Transition. Chute. Retour au calme. Au loin résonne le délicat entrechoquement des secondes qui, doucement, s'écoulent en rigoles.
Étonnamment, je cours encore. D'un pas léger qui s'était laissé oublier. Suivre Souleymane me sauvera, me rendra fou, ou me perdra. Inévitablement. Tout sera parfait, puis ma vie basculera encore une fois.
Cinquième pas. Ensemble, nous voguons à l'abordage de l'horizon. Il me faut le suivre, l'accompagner dans son dessein. Car ce monde où la lune tisse, le temps file et le vent déchire, ce monde où je cours, où nous courons, n'est que son monde. J'y suis, à sa suite, pour affronter ce qu'il me présente. Pour m'entraîner dans une étrange cérémonie de confrontation, d'épuisement. Je suis à sa merci. Pour qu'il nous mène toujours plus loin, plus profondément dans l'horizon. Plus justement au centre de moi-même.
Et c'est l'enfer. Je chante en grimaces silencieuses. Chaque enjambée est une torture de souvenance. Chaque pas me replonge dans des souvenirs qui déchirent, qui nient, qui pleurent. De ces souvenirs enfouis, planqués dans un tiroir barré à clef. Je pleure et je cours, me fuis et me rejoins. En proie à cet inexplicable mécanisme qui fait de ce rêve une épreuve, un chemin menant, en boucles, à moi-même. Le chemin que j'emprunte à toute vitesse, avide de découvrir ce qu'il y a, au bout.
Sixième pas. Arriver au bout du chemin. C'est sûrement possible. Il le faut. Sinon, pourquoi courir débilement dès que ce renard impossible daigne se montrer?
On a confié mes pas à quelqu'un d'autre. Ils ont bonne allure. Ils courent toujours. Je préfère me laisser aller, même si le doute relance le reel de la peur. La peur de la folie. Perte de sens. Je ne sais plus rien. Je ne veux plus rien savoir. Je me vois, courant débilement vers rien du tout. Quelqu'un court, court droit au vide, avec, sur le dos, son âme exorbitée, dépassée. Qui en redemande. Je désespère. Le contrôle est illusoire. Malgré moi, j'accélère. Indifférent, je galope vers ce qu'il est convenu de nommer le sort que je me réserve.
Septième pas. Il s'est arrêté. Le renard s'est arrêté. Jamais encore pareille chose n'était arrivée. J'ai dépassé le guide. Sur un long chemin sans décor qui pousse les étoiles pour se poursuivre. Souleymane s'est arrêté et pourtant, je n'ai pu m'arrêter. Le renard s'est posé, là, au seuil d'un chemin vertical, et m'a regardé poursuivre. Me voilà courant en abruti vers le néant et l'infini à la fois. Sans aucun prétexte, armé de ma seule détermination, veuve de sens. J'y arriverai. Arriver. Arriver?
Huitième pas. De temps à autre, je dépasse un arbre. Toujours le même. Chaque fois plus grand, plus vénérable. Plus vulnérable. Je cours depuis toujours, il me semble, et un arbre vient périodiquement me rappeler l'émerveillement et la rigueur du temps. Je cours, je vois cet arbre et je vieillis. Je cours et le temps passe, m'écrase et m'ennoblit. Comme jamais auparavant.
Neuvième pas. Tant de temps de rêve et d'épuisement. Cette course est un rêve, ce rêve, un jeu cruel, et ce jeu, ma vie. L'arbre du bord de la route éternelle est immense, désormais. Immense et fragile. Peu à peu, il meurt.
Je dois m'arrêter. La cadence est insupportable pour la vieille carcasse que je deviens. Je dois m'arrêter, et pourtant je cours, encore, sans cesse, toujours. Filant en toute hâte pour rejoindre la toile d'étoiles où la solution paraît se dessiner. Où la fin pourrait se suggérer. En venir au bout du chemin. Il faut que ce soit possible. J'ai trop vécu, trop couru, trop craint, trop espéré pour ne pas en arriver au bout. En arriver à une réponse.
J'y crois. J'atterrirai. J'accepterai mon sort, le remercierai de son assiduité. Ce jeu, ce parcours à obstacles où je me débats et en redemande, doit prendre fin. Mon coeur explose ; mes jambes ne savent plus marcher ; la route monte toujours plus raidement. Je suis épuisé. Douter. Et si l'on ne pouvait poser pied sur la toile des étoiles?
Dixième pas. J'ai cessé. J'ai pu arrêter. J'ai échoué, peut-être, mais j'ai dû cesser. En pleine chevauchée vers la contrée de mes moulins à vent, j'ai dû me résigner, enfin, à m'arrêter.
Me voilà arrêté. Pour la première fois depuis un nombre incalculable de longues et vertes prairies de temps. Échouer, m'échouer, pour mettre fin à l'ascension insoutenable de la route-montagne. Conclure sur la rencontre de l'arbre qui meurt, un peu plus à chaque passage. Je ne cours plus.
Je reprends – et reprendrai jusqu'à ma mort – mon souffle. Aveuglé de ce sourd parcours. Appuyé sur l'arbre, cet arbre qui s'étend infiniment. Avec poésie et justesse, il déploie ses mille mains et caresse le ciel, lequel rougit, mauvit, verdit, danse, chante et siffle à leur contact.
Je contemple. Sereinement, je contemple un arbre férocement porté vers le ciel, un arbre tout aussi mourant que je me sens vieux et dévasté. De soulagement, des larmes muettes tombent, coulent et apaisent.
Onzième pas. Si ce chemin doit finir quelque part, que ce soit ici. Idem pour ma vie, pour toute vie. Le ciel chantonne, déploie un milliard d'infimes paires d'ailes invitant à les saisir. Tout souvenir s'efface sous le panache modeste du ballet céleste dont je suis témoin.
Il m'est complètement impossible de bouger, de respirer. Mon corps n'est que vieillesse et épuisement ; mon esprit, lui, s'émerveille. Je me vois monter l'arbre, branche par branche, me rappelant en riant cette satanée route qui poussait jusqu'à transpercer l'horizon. Adossé à l'arbre, les yeux tournés vers le ciel, je me vois monter, branche par branche. Monter. Et puis, plus rien.
Je reviens de loin. Encore couché, je pleure cette mort, cette vie. Pleurer, encore, toute la délicatesse de ces larmes dansantes qui gorgeaient le ciel, là, tout à l'heure, sous l'Arbre, à l'abri de mon dernier repos. Je n'aurai vécu que lorsque je me serai arrêté pour contempler, la mort comme le reste.
Ne pas se lever. Ne pas se presser, là, maintenant. Ne répondre à rien. Fuir la fuite.
Pour l'heure, le lever me rappelle l'amorce d'une course folle, nue, où la fin se cache derrière l'horizon. Derrière Souleymane. Si ce renard n'est qu'un renard, je ne suis qu'un fou en quête de sens. Ici, les moulins à vent grondent à même les nuages. Que les sages se parent de pelage pour nous prendre par la main est vraisemblablement dans l'ordre des choses.
Se rendormir. Rêver. Des larmes sucrées, chargées de sève. Sommes-nous seulement éveillés?
Hugues-O. Blouin, 2007-08 | version actuelle _ 08/09/23
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