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Les pieds devant

Dans ma cour, il y a une croix. Depuis sa mort, dans notre cour, sur ces collines qui étaient siennes, il y a sa croix. Une grande croix de bois. À sa mort, il nous légua sa colline, ses verts vallons. Et sa croix, cette foutue croix de crainte et de contrition. Évidemment, le vieux fou nous léguait aussi sa peur, riche, immense ; sa peur peuplée ; et son espoir, naissant et naïf. Pour compléter le tableau, on nous avait aussi remis les fruits de son existence, sales, viciés. L'abondance. Efrem, l'homme de peur. Mort en homme ténébreux se retrouvant, par la force des choses, dans la lumière.

Il avait eu le génie, de son vivant, d'être un mécréant, un brigand. Un meurtrier. Riche et redouté ; seul et redoutant. Fier compagnon de la camarde, il s'en était fait une confidente, une amie. Fort et confiant dans cette amitié glauque, il fauchait soucieusement, pieusement presque. Avec à chaque fois la sale certitude d'y trouver sa raison d'être. En plantant le malheur en plein coeur d'un nouveau passant, d'un nouveau client, Efrem pensait se retrouver. Il vivait pour rencontrer la mort ; avec Elle.

Les palabres n'étaient pas tendres avec l'Efrem, pas plus que le curé. Mille fois jugé, condamné et sacré hérétique, il se voyait pourtant absous, voire béni lors de ses virées. Il payait, et content!, ce qui ne manquait pas de faire son effet. Soudainement, chacun s'accommodait à l'accommoder. Ou peut-être était-il impossible de résister à la tentation d'être juste et bon face au mécréant? Toujours est-il que tout le monde tentait d'amadouer ce feu de mort. Personne ne refusait de remplir son coffre du malheur sourd de ceux dont les cris remplis de terre ne nous hantaient plus que le dimanche.

Nous ne sommes pas en reste. Non, comme tout le monde, nous cédions poliment aux demandes d'Efrem. Comme à celles des marins étrangers et autres innommables qui osaient cogner chez nous. Filles pauvres et peu frileuses, on pensait au village que la vie nous avait prédestinées à faire renaître ce métier immonde dont on dit ironiquement qu'il est plus vieux que celui de pécheur.

Nous connûmes donc Efrem les nuits où il cherchait à partager son froid butin en chaude compagnie. Mus par nos obligations respectives. Une glorieuse réunion des bas fonds. On héritait du devoir, de la pieuse obligation, d'accueillir chez nous le tueur. Peut-être espérions-nous en ressortir un peu plus en vie.

De ce qu'on pouvait en dire, Efrem le malhomme était heureux, ou enfin, confortable dans l'exercice de son métier. Il s'en serait allé sur ses petits chemins pendant des siècles. Aussi longtemps qu'il pourrait entretenir sa fonction d'immortel.

(...) Elle lui posa, en guise d'avertissement, la main sur le coeur.

Seulement voilà, un de ces jours où le brouillard habille l'horizon si consciencieusement qu'il s'évanouit précocement sous des tonnes de ouate, sa compagne - la grande, la définitive, Elle - lui posa, en guise d'avertissement, la main sur le coeur. Et lui fit pleurer tout son saoul.

Ce matin-là, il vint nous voir, l'Efrem, encore sous le choc. « C'en est fait », qu'il répétait en nous déshabillant. « C'en est fait, c'en est fait », et c'en était si bien fait que, impuissant devant son sort, c'est de ses seules larmes qu'il nous recouvrit avant de nous laisser digérer le long récit qu'il déversa ensuite. Une histoire-rivière où le destin soufflait, la peur hurlait et la vie coulait. Une histoire où venait le premier jour portant un nom depuis des lustres, ce Matin où la mort, à force de fréquentation, le prenait à ce jeu auquel elle s'exerçait depuis plus longtemps que lui. C'en était fait, de cette vie inexistée, de ce métier de mandataire. Ce matin-là, sous la pression d'une tendre caresse sur le coeur donnée par sa plus chère amie, il l'avait senti, son coeur, fendre, se moudre, puis fondre. Couler, couler jusqu'à ses yeux, entre ses doigts. Et il avait pleuré sa mort d'avance, désarmé face à cette vie où il n'avait jamais possédé que celle des autres.

À partir de ce jour, l'Efrem fit comme bien des condamnés. Désespérément mortel et commun, il rejoignit le troupeau, se tourna vers Dieu. Il s'agenouilla, suivant la voie tracée par les autres, suivant le regard gêné de tous. Contrit, apeuré, Efrem cognait à la porte de l'Église, sa seule issue vers la dignité. S'il devait mourir, il le ferait en homme bon : lavé de ses péchés. Efrem se lavait compulsivement de sa peur, maintenant qu'il ne pouvait plus la posséder, rire naïvement de l'étendue de plaines arides qu'elle abrite. Cette croix dans notre cour, cette colline sans prétention si maladroitement divinisée naissent de cette folie, de cette ardeur à démontrer sa bonne foi. Désespérément, il charpenterait sa croix, la croix qu'il percherait au plus haut de ses terres. Dignement, il se tuerait à la tâche. Espérant bien mourir.

Alt

Le dernier soir, il nous rendit visite. On pensa qu'il revenait sur ses pas, en commençant par regagner l'asile intemporel des corps chauds. Comme avant, il entrait en pleine nuit, inondant la maison de souvenirs de traque, de perdition, s'arrêtant d'abord en cuisine, puis au violon, puis au lit. Ce soir-là, tout semblait de même qu'avant, mais à mesure que le souvenir se diluait se façonnait un moment d'exception. Un moment d'humanité. Ce soir-là, c'était la passion, la ferveur qui l'avait poussé de la cuisine au violon, au lit, le compromettant comme seule l'ivresse l'aurait pu, d'accoutumée.

Loin d'être saoul, cet homme-là, ce nouveau-né pâle et tremblotant, agissait sa repentance. Après des heures d'un amour sage, poli – comme ces pierres que l'on aime à traîner, à caresser – après s'être mutuellement gonflés d'un vide chambrûlant, planèrent les derniers mots que l'on vit sortir de sa grande bouche en balafre. Ils dictaient un conte de fées glauque, sur une mélodie de prière. Notre famille – c'est ainsi qu'il nous avait nommés alors – hériterait de ses fraudes, des fruits de son existence d'emprunt sans retour. Le vieux fou nous sauvait de notre misère, blanchissait sa mauvaise fortune. Silence. Encore une fois, c'est baignés de ses pleurs, de notre incompréhension, de notre amour absurde que l'on dormit, jusqu'à l'aube. De ce lendemain où il partit rejoindre sa fin en titubant, Efrem s'écoula sans relâche dans son ouvrage. Jusqu'à la fin de son obsession.

La croix.

Ce n'est qu'une fois son élévation complétée - et son enterrement célébré – qu'on emmena les flos rendre hommage à son unique ouvrage. Saluer le ridicule et l'éternel. La beauté de sa folie. Ce jour-là, on pleura tous ensemble, sèchement. On pleura tous ensemble d'avoir finalement pu l'aimer, ce salaud sénile et apeuré. Pleurer.

À bout de larmes, on s'approcha cérémonieusement de la croix. Tendre la main pour le pardon d'Efrem. En descendant, chacun se tut, de peur de repartir de plus belle vers un monde absurde où l'on regrette les violeurs, les tueurs, les vieux fous et les pieux bâtisseurs. Le vent se levait. Pour peu qu'il fasse tempête, la croix s'envolera.

Demain, pourtant, aujourd'hui, elle y est et y sera toujours. Maladroite et perpétuelle, plantée en pleine colline pieuse, une cicatrice de peur. Un monument de foi qu'il faut laisser tranquille. De peur qu'à nouveau, l'on se mette à espérer. Son retour.

Hugues-O. Blouin, 2006-08 | version actuelle _ 08/09/30

 

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