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Les amants de bois

Aux Îles vivaient un jour deux amants dont l'obsession et la perversion dépassaient l'entendement général. Trompant leurs ménages respectifs, ils s'aimaient. Plus physiquement qu'autrement, aurait-on dit alors au village, même si nous verrons plus tard qu'il était en fait impossible de dissocier leurs actes amoureux de leur amour – dans l'acte.

Partout où ils le pouvaient, donc, au vu et au su de leurs coparoissiens si nécessaire, nos deux amants s'aimaient. N’allez pas croire qu’ils étaient dépourvus de jugement, de dévouement, de piété ou même du sens des responsabilités. Non vraiment, ces deux amants étaient par ailleurs reconnus comme de bons humains, des citoyens modèles, des champions de tennis intérieur, des bénévoles acharnés, de bons voisins. Du bon monde!

Pourtant, à chaque détour de quart-d'heure-laissé-inoccupé, dès que de grincheux nuages prenaient la place de l'aïeul au ciel d'une journée de travaux extérieurs, dès qu'un orateur s'endormait sur sa plaidoirie, dès que le café, le papier, le vin, les cigarettes, voire les chandelles venaient à manquer, bref, dès qu'ils trouvaient un prétexte tolérable, ils n'hésitaient pas. Et s'enlaçaient aussitôt, où qu'ils se trouvassent. Pour faire d’eux, le temps d’une étreinte, des êtres aimés, aimants, et par-dessus tout : en amour.

Cet empressement, qu’au village on qualifiait de dépravé, d'indécent, de vulgaire, naissait de la même droiture, la même intégrité qu'on admirait par ailleurs. Albert et Éliane exprimaient par leurs ébats juteux leur soif de vivre leurs sentiments, leurs convictions et leurs rêves. Dans l'action. Conjuguer, sans les ordonner et tous à la fois, les verbes vivre, rêver, aimer et agir.

Au village, avant que l'on découvre leurs frasques de délinquance existentielle, l'avis général voulait qu'Albert et Éliane bénéficiaient d'une chance divine et d'un talent inimitable au bonheur. Considérant l'âge, disait-on encore – Albert faisait bien plus que ses 50 ans et Éliane assumait finement ses 57 – ils réussissaient admirablement à s'accomplir. Oui, avant leurs regrettables excès, on les enviait d'avoir mené à bien la quête vers l'équilibre, la sagesse et la réussite. Du conjoint, aux enfants, au boulot, au vert gazon et au beau gros truck ; la réussite, l’équilibre, la sagesse.

Or ce moment où tout pointe vers la fin de la découverte, où l'ensemble de l'univers devrait naturellement s'arrêter de nous faire sourciller, où graduellement on s'endort au poste sous l'approbation bienveillante d'admirateurs jaloux; ce moment les rendit fous. D'angoisse. Et c'est justement par le beau soir de novembre où chacun avait dû aller ruminer ses névroses de sagesse au comptoir du bar qu'ils trouvèrent l'autre. Leur partenaire de combat. Ensemble contre ce qui n'est ni sagesse, ni vieillesse, mais le vide écrasant d'une calme et bienveillante réussite existentielle.

On raconte que ce soir-là – et qu'immanquablement d'ailleurs par la suite – ils tentèrent en vain de s'adresser la parole, puis se sautèrent littéralement dessus. Pas un mot, rien. Rien d'autre que le besoin d'être au front avec son nouveau frère d'armes, rien que l'acharnement à faire passer le verbe aimer à son action la plus fondamentale. Rien : de ce que la grammaire humaine avait fait de plus éloquent. Une fois leurs ébats terminés, à nouveau, pas un mot, rien, rien d'autre que la satisfaction d'avoir accompli, encore, l'inévitablement bon et nécessaire amour. Ils s'emparaient eux-mêmes de l'amour pour le mettre, enfin, à sa place.

N’était-ce pas exceptionnel? L’amour vivant, senti, partagé : le bonheur à portée de main. Évidemment, ça ne pouvait pas durer.

Le jour fatidique, ils s'aimèrent en pleine fête de mi-carême, entre deux prestations musicales douteuses et dans des déguisements qui ne l'étaient pas moins. Cette fois, trop de gens étaient présents, à commencer par l'ensemble de leurs douces moitiés. C’en était trop pour le village ; aussi décida-t-on pour eux : l’exil. Ne sachant que se dire, que se faire d'autre que de s'étreindre, ils optèrent pour la mer. À bord d'un vieux rafiot, ils braquèrent est-sud-est et s'employèrent à s'aimer.

Aux îles, on ne les a jamais revus, Albert et Éliane, mais s'ils vivent encore, ils en sont pas morts et sont heureux. Par contre, si ce conte survit depuis si longtemps qu'on aura fini par les penser éteints, symboliques, voire mythiques, prenons garde! Chaque jour nous les revoyons, épris et heureux, jusque dans nos pensées et dans celles de nos prochains. Tenez, moi, ce matin, sur la plage, figés dans la jouissance, dans l'extase ultime de l'avènement de l'amour en ce bas monde, je les ai revus. Taillés dans le bois séché d'un tronc d'arbre recraché par la mer.

Hugues-O. Blouin, 2006-08 | version actuelle _ 08/09/29

 

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