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La Marie

En gambadant aux abords de l'île Boudreau, aux détours d'un vallon, d'une forêt saisissante de lumière et de magie, et d'un chemin de quat'roues, on rencontre La Marie. Ou plutôt ce qu'il en reste; ce qu'elle est devenue. Une femme de bois sec, taillée dans une masse de vie brute par le vent qui balaie du revers du souffle le visage, les larmes. La Marie n'est plus depuis quelques temps déjà. Pour toute tombe s'est posé là ce tronc d'arbre blanc d'où elle flamboie à jamais. Le souvenir et l'espoir de la passion. Du bois d'où émanerait la passion même, par les traits d'une femme, possédée de vie. Dépossédante.

La Marie était une solitaire. Toute jeune, elle allait, errant dans les bois, dans les hautes herbes. Armée de ses yeux avides face à la bienveillance des villageois, face à la quiétude des lieux. Presqu'intrépide, pas même insouciante, la petite explorait les sentiers, sentait la marée de ses pieds nus, en silence. Toujours, elle gardait silence. Comme on s'accroche à un porte-bonheur. Avec la certitude de son pouvoir, de sa nécessité.

Toute jolie, portrait fragrant de l'innocence, on la laissait faire. Ses parents, travailleurs, très vaillants, croyants et honnêtes par-dessus le marché, s'en remettaient à la félicité pour les épauler dans leur mission : l'élever, la mener à bien. L'élever au-delà du silence. Ses parents, après tout, n'y pouvaient pas grand-chose, aux grands yeux bleus d'la petite, ni à son application à leur faire prendre l'air. À ce sourire, ce regard, les parents s'accrochaient eux aussi – c'était dans la famille – comme à un porte-bonheur. Et si la méfiance tranquille de l'expérience s'aventurait à leur étouffer la candeur, ils retournaient cueillir sur le visage de leur petite muette les signes bénis de l'intelligence. À ceux-là, ils s'accrochaient comme on s'accroche à la paix. Comme pour repousser au large la folie.

La Marie, elle n’en demandait pas tant. Dans son radeau brodé de vent et de silence, elle suivait simplement les chemins qui se glissaient sous ses pas, faisant aumône de paix et d'émerveillement. Souriant aux passants. L'émerveillement tranquille d'une gamine gambadeuse.

Ça ne pouvait pas durer.

La malédiction, le malin en personne vint prendre la petite – l’innocence incarnée – par la main. Pour lui montrer cruellement ce dont la vie est faite. La menant sur les quais, assister au départ de ses parents – car c’est plus tôt qu'à leur tour qu’ils partiraient. En un an, ils iraient chacun leur tour se rejoindre du côté où l'on cesse enfin de mourir : du bord de la mort. Partis pour le Grand Voyage ; partis de l'autre bord, laissant leurs bagages derrière eux.

(...) partir au large briser sa jeunesse silencieuse de ses sanglots

Des mois durant, les grands yeux bleus de La Marie se noyèrent avec résignation. Elle pleura tant qu'à ses pieds se forma une mer. Plus lisse qu'un caillou poli par la tempête ; une mer d'où l'on pouvait voir ses yeux s'accuser de leur détresse. Perdre ses parents était chose tolérable, mais perdre son enfance était inadmissible – du vol. Sans mots pour diluer sa colère, sans voix pour chanter sa perte, on la vit, des mois durant, monter à bord de sa peine, partant au large briser sa jeunesse silencieuse de ses sanglots. Pêcher les images, les souvenirs et l'espoir. De quoi repriser son radeau et se recoudre une innocence.

Graduellement, la Marie revint de son exil de tristesse. Du haut de ses seize ans – c’est que le temps file dans les histoires - elle reprit pas à pas ses petits chemins de contemplation. Promenant sa candeur reprisée de ses yeux un peu plus murs, plus perçants. Étalant malgré elle son sourire qui grandissait au fil des flots.

Bientôt, on la sut femme. Tant entre vieilles qu'entre jeunots, on s'avouait l'inévitable : elle était trop belle. Dans ses errances qui maintenant prenaient place au village — au marché, aux quais, partout — Marie flamboyait de toute la femmitude de ses 20 ans. Certainement, la petite valsait sur sa route comme avant. Avec, en plus, naissant de ses pas, des lys capiteux, des jungles luxuriantes de fleurs, valsant au vent. Des traînées de fleurs, de vie, naissantes. Posées sous ses pas, sous sa furtivité. Dorénavant, tout d'elle était parfumé, invitant. À commencer par son souvenir, dont chacun se gardait jalousement un exemplaire.

La grande gamine de Marie, chaque jeunot du havre l'aurait souhaité pour soi, pour calmer la brûlure que laissait son passage. Pour posséder tout ce qu'elle inspirait aux sens. Tout ce qu'elle mettait au monde dans l'instant, dans l'innocence.

Malheureusement pour eux, on chassait en ce village de pêcheurs une proie qui voguait au large, sans s'intéresser aux appâts. De la grande cour des petits marins à la petite sérénade des grands soirs, rien n'y faisait! Elle allait, sans mordre à l'amour qu'on lui tendait : il n'était pas question de tromper le silence. Marie fonçait vers ses corniches, ses sous-bois, ses plages, ignorant la rage du village de devoir contempler sa beauté sans la goûter. Partout, on sentait La Marie et à plein nez les hommes s'inspiraient la folie. Toujours en silence, de plus en plus belle, elle puait sa femmitude avec nonchalance. Innocente.

Bien vite, tous les hommes du village s'empestèrent d'ivresse, se saoulèrent du nectar récolté à même ses pas embaumants. Une meute au nez irrité, assourdie par l'écho de ses propres hurlements. Bien vite, on se mit d'accord sur la nécessité d'en finir avec le désir, avec l'impossible. Il fallait qu'elle cesse.

Qu'on la cesse.

Par un soir de tempête, douze hommes en colère appareillèrent, chargés de leur désespoir. Douze pauvres âmes en vengeance, contre l'enfance d'une femme sublime, contre le silence insupportable de ses lèvres. Ces lèvres auxquelles il fallait qu'on puisse s'abreuver. Douze mille souhaits d'apaisement, de douceur, de liberté.

Ils partirent des quais, les poings gros comme le coeur. Un pas, une bouffée de peur, une gorgée de courage. Morgueurs, ils amorçaient la battue, ratissant minutieusement les endroits qu'on savait fréquentés par Elle. Un pas, une froide gorgée de rage. « On l'aura. »

Des heures passent. Rien ne se compte plus, désormais. Ni la folie, ni les bouteilles, ni le rythme désespérément lent et posé de leur traque. Douze hommes sourds, filant leur proie les yeux fermés, baignant dans le parfum de sa silhouette.

« Elle est là. La v'là! ». On se met à courir, à crier. À baver. La Marie lève la tête. Les hommes scandent le malheur, hurlent sa perte. Elle a compris. Fuir. Courir, courir, courir. Ne pas penser. Ne pas se retourner. Courir, voler, plus vite que la peur. Plus vite que la mort.

-*-

Épuisée, la Marie s'échoua à l'aube sur la plage d'où elle contemplait les matins de grand vent. Elle y accrocha son regard à l'horizon, son sourire aux nuages. Ils étaient là. Douze pieds pour une danse macabre sans mélodie. La tempête cracha sur eux pendant qu'ils s'acharnèrent à se libérer d'elle, tantôt riant, tantôt hurlant.

Bientôt, c'est tout le ciel qui pleurerait sur le village, ne s'arrêtant que des semaines plus tard. On verrait même, ce matin-là, la plage s'illuminer. Cesser la torture, d'un grand feu de peine. Le temps pour chacun d'être aveuglé une dernière fois par celle qu'ils avaient faite Reine. Le temps pour Marie d'embarquer avec elle sa béatitude, son regard, son silence, et de partir avec le ressac, les laissant à leur sort. Le dernier regard de la beauté et de la passion même. Perdues.

On les sut revenir, un à un, parmi les leurs. Sans les entendre, non. Ç'avait été soir de tempête, et du naufrage étaient revenus douze hommes détruits, lourds et muets. Muets à jamais, les yeux au vent.

-*-

Ce tronc d'arbre blanc...

Nulle part sur l'île ne trouve-t-on aujourd'hui trace des fleurs que semait de son aller la petite Marie de Grande Entrée. Sauf peut-être dans son souvenir. Ainsi les vieux la racontent-ils encore : « Souvenez-vous du silence ; du souffle du vent, dans ses cheveux. Accrochez-vous-y comme à un porte-bonheur. Car le silence est de ces rares richesses qu’on peut partager sans qu’on ne puisse vous l’enlever. »

Pour tout monument funéraire, pour toute commémoration de ses errances muettes s'est imposé sur les caps un arbre mort. Constamment caressé de vent, baigné de lumière. De verdure. De vent. Cet arbre où, à chaque jour, les gamins se retrouvent pour contempler le large - en silence.

De sa vie nous reste le silence du vent, dans nos cheveux.

Hugues-O. Blouin, 2006-08 | version actuelle _ 08/09/23

 

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