6 heures. Le réveil sonne le lever, du soleil comme des autres. Debout! Envers et contre tous.
La nuit a été courte. Encore saoul, Mario se lève à quatre pattes. Tituber jusqu'aux toilettes. Une gorgée de bière pour faire passer la bile ; une autre à la santé de tous, de tous ceux qui le menèrent hors de lui, hier. Hier et jusqu'où il peut creuser dans ses mémoires en jachère.
7 heures. Le vieux piquoppe démarre après ses quatre quintes de toux quotidiennes. Épave lugubre, le Chevrolet accueille son maître de sa déchéance.
Rouler. Mario roule dans le musée de ses peines et de ses combats sans nom, ignorant le miroir éclaté, de la fois où il pouvait pas s'y voir, censurant à chaque cahot l'accord dissonant des bouteilles d'hier sur celles d'aujourd'hui. Sur le siège arrière, son linge de travail et l'argent du Tim. Le café qui changera tout. Qui fera tout oublier, repartir à neuf. Le temps de quelques heures de respectabilité.
Train-train. Vroum vroum; dring dring ; ding dong ; salut, salut! ; merci, merci. Hop hop hop. Vite vite vite. Les heures coulent la journée. Mario livre, à la chaîne, colis et enveloppes aux petits grands meçieux de ce monde. Un travail comme les autres. Mario ne demande rien de plus. Durant ces quelques heures, il est quelqu'un comme les autres. Quelqu'un.
Cinq heures vient vite. Cinq heures, le temps de puncher. Pas de pleurs, pas de coups, pas de problèmes. Sans salir ses mains. Sans blesser personne. Puncher. Sans penser.
5 heures et cinq. Face à face avec sa face dans la porte du Central. Rien à déclarer sinon que de bonnes intentions. Se diluer dans les clameurs du 5 à 7. La première bière. Elle sonne la fin du moratoire sur ses amertumes. Plus moyen d'ignorer la vie, cette vie qui se salit toute seule. Pour chaque bon chum se faisant aller la jasette, une mauvaise histoire de brosse, de dettes, de femmes. Il a beau chercher où donner du sourire sympathique, seule sa bière accueille ses avances sans trop de haine, d'effroi, de pitié ou de moquerie. Tant pis. « Madame, ce fut un plaisir. » La cale, s'en va.
6 heures au soir. Criss que les pieds sont lourds dans ses bottes, que la gueule pèse sur chaque regard, que les épaules fuient l'appréhension de ce qu'il aimerait affronter. Comment choisir ses combats alors que tout hurle à la volée?
Part le truck. La blonde l'attendra pas à soir. Pas après hier. Le flo est au hockey pour deux heures encore. Rien à faire. Rien à faire à soir pour sauver cette vie vide qui d'elle-même se saccage. « Retomber dans bière? »
6 heures et quart. Nouvel épisode d'un procès interminable dans le rétroviseur du Chevrolet 92. Aujourd'hui, le procureur va lui envoyer la barre là où ça fait mal.
Grande inspiration. « À moins que t'en finisses. Fini de boire, de fesser, de fuir? Finis, les retours dans le droit chemin, les j'te jure que c'est la dernière fois, les scuse moi, je sais pas ce qui m'a pris ? Assez? Pour que tout arrête? Jusqu'au mon hostie, au salaud, à l'enfant de chienne? Pour la dignité? Pour toi? Pour eux? »
Mario vironne sur les caps. Tourne à gauche, à droite. Trouver sa falaise. Une place tranquille. Une place où se tordre le cœur ; se brailler en entier. Une place où chercher le fond du soir, des larmes, des bouteilles. Et sinon, de la baie d’en face.
7 heures. Moment éternel. Coucher de soleil. Les Îles soupirent avec langueur.
La tête haute, chacun suit le lent plongeon du soleil. À sa suite, un long cortège de nuages roses l'escorte vers l'extinction. Arrestation générale ; tout est témoin. Pas de questions, pas d'objections. Rien ne bouge, sauf le soleil-framboise qui bientôt sera englouti. Sauf cette mer d'encre qui, patiemment, se répand en fioritures sur le ciel vierge. Peu à peu.
7 heures et quart. Le jour est fresque d'oranges et de mauves. Les cieux drapés de velours inaugurent le dernier acte d'une tragédie quotidienne.
Il pleut dans le visage du peuple de la Madeleine, et dans ses larmes luisent la majesté et la grandeur qui lui sont imposées. Le coucher de soleil signe une domination à consentement mutuel, consacre la beauté d'une fin, la promesse du renouveau. Le monde commence et recommence ici, sur le dos du soleil nageant dans la baie.
7 heures et vingt. « C'est plus beau que toute ». Vide de larmes, Mario regarde sa vie passer sous ses yeux vitreux. « C'est plus beau que toute ». Aplati et trempé, il s'ouvre une bière.
La criss par la fenêtre.
« Envoye à maison. C'est pas l'temps d'oublier ça. »
Hugues-O. Blouin, 2006-08 | version actuelle _ 08/09/26
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